La nuit venait de tomber sur Mo’rose City. Quelques chauves-souris tourbillonnant autour de pauvres lampadaires, des passants dont certains sont alcoolisés…un soir classique… Pourtant le ciel était évocateur d’un trouble, comme une interrogation planant sur la ville – ça sentait la patate. Sur la grande place De La Sadness, un attroupement de quelques personnes, en cercle, formant une sorte de ring verbal. Au milieu, un grand homme très blond aux yeux verts vêtu d’une veste marron en motif de carrés stricts. Face à lui, deux jeunes hommes ayant un peu bu – sans doute de la bière – lui proférant des paroles aux allures de moquerie. “Hé blondin, j’ai vu ta mère au marché hier, ahahahahah! “Blondin” était une tornade de scepticisme, un type jamais convaincu, dont l’humour se résumait à une perte de temps ; alors il n’appréciait que très peu les railleries de ces deux clowns. Sauf qu’il n’était pas totalement humain… Le Skeptikal, les journaux l’appelaient ainsi, était une sorte de mutant ‘new-age’ fabriqué à partir de cellules humaines et surtout d’un milliard de tonnes de miasmes et autres soupirs issus des S.A.R.L de la ville – recueillis dans des cuves toxiques dans un aspirateur de miasmes. Un monstre créé de toute pièce afin d’inciter le peuple à travailler, en cassant toute forme de divertissement dans l’esprit des gens. Un super vilain, blond, aux yeux verts, mais n’ayant aucune conviction politique aussi nationaliste ou socialiste soit-elle. Le chef de file du scepticisme, pourfendeur du rire et des plaisirs d’humour. Tout le monde connaissait Le Skeptikal, le vilain habillé d’une longue cape noire et d’un caleçon – uniquement – beige à pois verts. Même si des rumeurs racontaient qu’il se baladait parfois en civil, les deux jeunots ne savaient pas à qui ils s’adressaient, méconnaissable sans son costume de vilain si atypique…Et sous l’effet de l’alcool, ils ne mesuraient pas la portée de leurs blagues ; la vie est ironique, alors ils se retrouvèrent face à leur pire cauchemar. Qui avait un grand sens de l’éloquence et un humour froid, au goût de steak mal cuit : “Tu as vu ma mère au marché ? Ce n’est pas possible, ma mère est décédée, tuée accidentellement par un chariot élévateur dans une grande surface. Il y a un an, neuf mois, huit jours et à peu près six heures.” Face à une telle absence d’humour, les deux jeunes furent sidérés. D’une part parce qu’ils avaient réveillé en quelqu’un la mémoire d’un mort cher ; d’autre part, choqués par la réponse si précise du Skeptikal. Quelqu’un d’ordinaire aurait répondu : “Ma mère est morte sale connard” ou encore “Ah ouais ? Tu l’as vue à Franprix® ou à Lidl® ?” ou encore un combo : “Ma mère est morte dans un Leader Price®”. “Désolé, c’est mon petit frère, il a un peu bu, il ne sait pas ce qu’il dit…” “C’est ce qu’ils disent tous : “Il ne sait pas ce qu’il dit…”. Mais si vous ne vous divertissiez jamais, si vous arrêtiez toute substance suscitant la bêtise dans vos faits et gestes, alors vous seriez disposés à avoir une vie pleine de joie, fondée sur la passion de votre travail.” “Ta mère hé, fils de pute, ahahahah!” Ritchie, le petit-frère, avait le sens du timing ; celui qui débloque une situation en un éclair. Le Skeptikal vira au rouge et lui lança une super attaque : une méga enveloppe de couleur grise. Elle frappa Ritchie en plein esprit, lequel fut pris d’une folie surréaliste et se mit à crier des choses : “Je dois faire un crédit, je dois faire un crédit, banque, banque, crédit, crédiiiiiitttt!” Son grand-frère John tomba au sol, sur ses genoux, réalisant que son frère fut victime de La Méga Enveloppe De Factures ; il avait vu un reportage sur Le Skeptikal évoquant ses super pouvoirs : cette Méga Enveloppe ou “MEDF” avait le pouvoir de rappeler à chaque citoyen de Mo’rose qu’il devait s’engager financièrement à payer toutes ses factures, jusqu’à la fin de ses jours. Un concept de sceptique qui brise la liberté, qui accroche à la stabilité, celle qui danse avec l’ennui. Tous comme des suppôts de l’économie globale, dans un contrat sodomite à sens unique, tacite. Il pleurait. Ses larmes étaient lourdes, de vraies petites enclumes liquides ; des larmes d’enfant, toutes mouillées. Puis il cria. Un cri inhumain, viscéral. Ce cri, c’était l’appel du Lolmaster, le seul héros capable d’entendre la tristesse à travers la ville ; la dernière personne réceptive au mal des autres, un humaniste aux yeux rieurs. Lorsque quelqu’un pleure si fort, un ‘LoL’ brillant s’invite dans le ciel, comme la lueur d’un projecteur puissant d’une caserne de pompiers – ou d’un autre super héros… Teh Lolmaster était chez lui, regardant Ace Ventura, explosé de rire quant aux mimiques si personnelles de Jim Carrey – qui, ironiquement, n’est pas un homme si ‘Carrey’ que ça… Ses yeux furent immédiatement appelés par le ‘LoL’ doré, flottant comme une blague sur les grattes-ciel d’une ville si morose. Il arriva sur De La Sadness, et se dirigea vers John. Il lui murmura quelque chose à l’oreille – je n’ai pas entendu – et John se mit à rire, remerciant le maitre du Lol par un sourire. “Va rejoindre ton frère, raconte lui ce que je t’ai dit!” John s’exécuta. -Alors alors, on répand du scepticisme, on s’la joue grand blond stylé super carré ? -Non. Je suis grand. Blond. Stylé et super carré. Mais je ne prêche que les règles de base de tout citoyen, celles qui mènent la société au stade de perfection. -Écoute Falbala, hier je faisais mes courses…et j’ai vu ta mère! C’était chez Carrefour®. Elle achetait de l’huile pour aider son fils à éjecter ce balai moral qu’il a dans le cul. La foule explosa de rire, même Ritchie qui divaguait entre le rire et les larmes : “Ahahahah, dans le cul, crédit, ahahah, huile de crédit de balai!” John, quant à lui rigolait deux fois plus, car son frère était quand même drôle malgré sa folie étrange. Le Skeptikal avait un point faible : le rire des autres. Il grésillait dans ses oreilles de strict vilain, lui donnant des migraines douloureuses. Mais personne n’osait balancer des bêtises face à lui tant il inspirait la stabilité en toute circonstance. Excepté Teh Lolmaster. -Monsieur le maitre du Lol, vous pourriez travailler à la radio pour y raconter vos blagues, dans le cadre de l’humour. Mais s’il vous plait, ne faites pas rire les gens, vous les déviez de leur activité. -Justement, j’ai vu ta mère aussi à la radio, chez RTL®, après l’avoir vue à Carrefour® ; cette fois-ci, elle cherchait des boules Quiès® pour que tu sois sourd, afin de devenir muet et donc de fermer ta sale gueule. Il avait littéralement cassé l’allégorie du scepticisme, Le Skeptikal, qui s’effondra ; tomba sur le sol et se brisa en mille feux d’artifice, formant un ‘MDR’ scintillant au-dessus des gens. Ces derniers, émerveillés, furent pris d’un sourire banane qui vira vite au rire. Comme quoi, l’humour peut vaincre bien des soucis…ça me rappelle la fois où il s’est pris un râteau avec une femme dont il était tombé amoureux ; une autre fois, peut-être…