Alors que je rentrais à dos de vélo noir, parcourant la ville dans la douceur du soir ; je vis une silhouette animale, juchée sur le goudron d’un trottoir.
C’était un chat gris. Il était pourtant élégant, arborant cette aisance féline, et ce même dans la mort. D’habitude, les gens morts n’ont plus rien de beau à offrir ; leur squelette, leur carcasse de peau n’est plus domptée de vie. Mais ce chat là semblait danser entre l’existence et le néant.
“-Bonsoir, cher toi. Dit le chat !
-Bonjour, dis-je car bien éduqué et donc poli.
-Que fais-tu là à m’observer ? Ne vois-tu pas que je suis mort ?
-Je vois bien… Je me disais que tu étais très beau, chat. D’habitude, les morts sont laids.
-Oui oui, je sais, on me l’a déjà dit ; mais là c’est ma neuvième vie qui s’échappe et… j’aimerais profiter de mes derniers miaulements en paix si tu vois ce que je veux dire ! dit le chat, un brin énervé.
-Bon bon… Décidément, le monde a décidé de me casser les couilles aujourd’hui – c’est pas possible autrement. Dis-je, blasé par une horrible soirée à l’alcool trop lucide.
-Ah tiens ! encore un dépressif qui a besoin de confesser quelques maux inventés ? SU-PER… dit le chat, moqueur comme un bluff de poker.”
Le chat n’avait peut-être pas tort. Les chats ont rarement tort. Mais les chats sont rarement morts, alors je ne sus quoi penser. Je demeurai muet.
“-Ok allons-y ; que t’arrive-t-il jeune homme ? Relança le chat.
-Rien… Je… Je sais pas.
-+Je sais pas+, définitivement, les humains sont définitivement tous stupides. Je te propose mes grands services de psychologue émérite et tu n’as rien de mieux à dire ? Rétorqua-t-il, d’un dédain félin, un grand classique chez les petits tigres…
-Que veux-tu que je dise ? Expirer quelques soupirs aux yeux d’un inconnu – même d’un chat mort… -, difficile de se confier ainsi ! Dis-je, telle une serpillère sans caractère.”
Le chat soupira. C’était mon premier chat mort. Et en m’observant geindre de toute ma vie, il soupirait, moquant mes états d’âmes de mort-vivant.
“-J’ai d’autres chats à fouetter garçon. Dit le satané chat. Une lueur malicieuse brillait dans son iris pourtant éteint.”
J’éprouvai un désir puissant, une pulsion de mort à l’endroit du chat gris. Je voulus l’achever ou le tuer une seconde fois… ou une dixième fois. Je n’ai jamais rien compris aux chats – et celui-là me parut davantage sauvage ; un chat mort m’humiliait, d’une subtile humilité pourtant palpable. J’étais désemparé face à tant de sagesse.
“-Le monde m’exaspère… Et je m’agace plus que la stupidité de mes compères. Dis-je, désespéré.
-Oui, et bien je m’en fous. Tu m’as l’air sympathique mais moi, j’ai une mort à honorer et je sens que ma vie s’enfuit. Ce n’est qu’une question de secondes. Dit le chat, que j’imaginais face à une horloge géante, comptant les tics et les tacs du temps vital.”
Effectivement, cinq secondes après ses mots – qui furent donc ses derniers -, le chat partit enfin ; et mon psychologue disparut aussi. J’étais là, seul, contemplant l’enveloppe d’un petit chat gris décédé ; le guidon dans les mains et la vie dans les pieds. Lourd sur mes jambes tremblantes, j’eus envie de le rejoindre, pour une valse funèbre dans la grâce féline. Malheureusement, j’étais vivant.
FIN n°1 : Arrivé chez moi, je sautai du trentième étage et m’écrasai du poids de mon violent suicide. Cinq secondes après, je dansais avec mon nouvel ami le chat, et j’appris son prénom : Norbert. J’étais mort mais j’avais un ami qui s’appelait Norbert[...]
FIN n°2 : Arrivé chez moi, j’avais retrouvé goût à la vie mais une horde de chats de gouttières m’attendaient pour me tuer à coups de griffes acérées. Je mourus sous leur assaut-surprise, assassiné dans ce guet-apens sanglant. “Fallait laisser Norbert tranquille, enculé !”
FIN n°3 : Malheureusement, j’étais vivant.
FIN n°4 : Je vécus heureux et eus beaucoup d’enfants.